Conte de fées

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Conte de fées

Message  Scouby le Ven 2 Aoû - 10:28

Et encore une nouvelle extraite du recueil à paraître : "Allo allo, quelles nouvelles ?"


CONTE DE FÉES


« Pupuce, fais attention », dit Maman, la voix tremblante.
Elle me couve d’un œil inquiet. Je peux vous affirmer que si elle me perd du regard une minute par jour, elle se sent mal.
Ça me scie, une sollicitude pareille. Parfois, je voudrais m’enfuir très loin, dans un endroit où Maman ne me retrouverait jamais, derrière la grille du parc par exemple. Dans le vrai monde. Mais alors là, ce serait sa mort, c’est certain. Je ne peux quand même pas souhaiter ça, hein ? Même si j’ai des excuses.
Faut dire, quand on y réfléchit bien, elle aussi en a, et pas des moindres.

Quand je vous aurai révélé que la Belle au Bois Dormant, c’est elle, vous comprendrez. Déjà que ce n’est pas drôle d’avoir passé cent ans à dormir sans remuer un orteil (bonjour les courbatures au réveil !), faut penser aux traumatismes qui ont suivi. À peine réveillée, se retrouver mariée du jour au lendemain à un inconnu (un certain Charmant qui l’avait embrassée quand elle était dans les vaps, et sans sa permission, encore bien) et ensuite, n’avoir d’autre perspective que le bonheur obligatoire et les nombreux moutards… Il y a des femmes qui estiment qu’il y a mieux, comme idéal de vie. Notez que je ne critique pas, hein ! À chacune sa tasse de thé… mais moi, personnellement, je préférerais que chacun de mes jours soit passionnant et plein d’imprévu.
Parfois, j’ai l’impression que Maman pense pareil, qu’elle aurait donné cent ans de sa vie pour ne pas être la Belle au Bois Dormant, et vivre dans un monde où les fées n’auraient jamais existé… Une fameuse engeance, ces fées, je vous jure ! Elle a dû en avoir plus que sa claque, Maman : aucun libre-arbitre possible.

À mon avis, c’est de là que viennent ses problèmes psychologiques, j’en mettrais ma main au feu. Alors, quand j’en ai marre, vraiment marre, je pense à tout ça et je mords sur ma chique.

Aujourd’hui, Maman va avoir cinquante ans (sans compter, bien sûr, les cent ans qu’elle a passés à roupiller). Depuis quelque temps, elle pense à changer de prénom, elle trouve que s’appeler Aurore à cinquante balais, ça peut prêter à sourire. Pourtant, Papa se tue à lui répéter qu’elle est toujours aussi fraîche et belle que le jour où elle s’est piqué le doigt au fuseau d’un rouet, il y a si longtemps.
Il n’était pas encore né à l’époque, pas plus que ses parents à lui, mais pour rassurer Maman, il lui parle exactement comme s’il avait été témoin de la chose. Quand j’y réfléchis, je trouve que cette histoire a quelque chose de dérangeant. Ça ne doit pas être évident de savoir que, malgré les apparences, vous êtes contemporaine d’une lointaine trisaïeule de l’homme qui partage votre vie.
Il est gentil, Papa, et pas mal non plus, malgré les valises qu’il a sous les yeux et qui se voient à dix kilomètres… Mais essayez, vous, de vivre avec quelqu’un qui refuse obstinément de dormir, sous prétexte que cent ans, c’est bien assez. On verra si vous aurez encore l’œil vif et le teint frais !

Je me demande ce qu’il va lui offrir, comme cadeau. Un petit cœur en or et diamant, je le parierais. Maman en a plein sa boîte à bijoux, de petits cœurs. Je l’aime bien, mon père, mais il manque d’imagination. Moi, quand je me marierai, ce sera avec quelqu’un qui saura m’étonner… Pffft, ça risque de me prendre un siècle, trouver un mec pareil ! Mieux vaut ne pas tirer des plans sur la comète, et ne compter que sur moi-même, c’est plus sûr.

On a prévu un grand dîner avec les voisins et la famille. Il y aura Tatie Cendrillon, celle qui collectionne les souliers (six mille paires aux dernières estimations), et Tatie Blanche-Neige, qui souffre de dépression nerveuse chronique… J’espère qu’on n’a pas prévu de pommes au menu, elle ne les digère pas. Et puis, les oncles, Charmant II et III (Charmant Ier, c’est mon papa, vous vous en doutez) et toute leur ribambelle de gosses. Le cirque.
Sans compter ma sœur et mon frère, Aube et Jour ! Ne rigolez pas, moi je suis Crépuscule… Pupuce, quoi, j’ai seize ans, et souvent, je me demande quel est mon rôle dans cette histoire. Je me sens un peu comme en stand by.
Comme ça, vous savez tout.

Voilà, on est tous assis à la longue table, autrement dit des planches posées sur des tréteaux et recouvertes d’une nappe avec laquelle on s’essuie la bouche et les doigts… Ben oui, on mange avec ses doigts puisque les couverts n’existent pas encore, on a juste un couteau bien pointu avec lequel je joue machinalement. On bouffe et on boit dans de la vaisselle en or, et des ménestrels se succèdent pour nous distraire. Je sais que c’est terriblement ringard, mais c’est comme ça qu’il voit les soirs de fête, mon papa. Au plafond, il y a des chauve-souris qui volent en l’honneur de Maman, car elle est née un 31 octobre et les chauve-souris, ça met de l’ambiance, c’est chouette.

Tatie Cendrillon parle de la nouvelle paire de pantoufles qu’elle vient de s’offrir. Elle en avait déjà, de vair, de verre, de fer, mais pas encore de vers… Des vers comme des spaghettis, tricotés de manière artistique et qui grouillent et se dandinent quand elle marche. Le top du top, quoi. Tout le monde s’extasie. Moi, je trouve ça plutôt dégueu.
Tatie Blanche-Neige, elle, parle des sept personnages à qui, paraît-il, elle doit une gratitude infinie parce qu’ils lui ont sauvé la vie il y a très longtemps, et qui maintenant lui pompent l’air. Chacun d’eux n’a qu’une seule facette, dit-elle, à la fin c’est lassant.
Et comme, lors de son mariage, elle s’était sentie tenue de leur offrir l’hospitalité de son château (vu qu’ils en avaient fait de même pour elle), ils en ont profité. Ils sont partout, dans la chambre, la salle de bains, le sauna, le jardin… Avec son prince, elle est obligée de s’isoler dans la cabane à outils pour fabriquer à la chaîne les beaux petits enfants prévus par le scénario, et elle commence à la trouver saumâtre. Elle estime qu’ils exagèrent, les sept, d’autant plus qu’ils ne se rendent utiles à rien. « Moi, se justifie-t-elle, je leur faisais la cuisine, je ravaudais les bonnets, je soignais les bobos, je chantais “Un jour mon prince viendra”, finalement j’étais la bonniche, quoi ! »
Elle se sent flouée, manœuvrée, et n’a pas tort. Je compatis.
— Si tu veux, Tatie, on ira ensemble jusqu’à la grille du parc, on l’ouvrira et on entrera dans le vrai monde. Et on sera libre.
Elle me regarde comme si j’étais tombée sur la tête.
— Pupuce, voyons, tu rêves, le vrai monde c’est ici ! Tu n’imagines quand même pas que ça puisse exister, un univers sans fée, sans sorcière, sans miroir magique… sans prince !
Elle coule un regard rancunier vers son Charmant et soupire. Tout comme Maman, elle a subi le baiser alors qu’elle était à l’horizontale… On ne m’ôtera pas de l’esprit qu’il y a comme de la perversité, dans tout ça. Un conte de fées, c’est macho.
— Et sans pomme, peut-être ? dis-je, pour enfoncer le clou.
— Sans pomme, tu crois ?
Son regard s’est allumé. À coup sûr, j’ai fait une émule.
Soudain, Maman pousse un cri strident.
— Ben ça, c’est justement pour ta pomme, ma fille, me souffle Tatie Blanche-Neige, et illico, elle retombe dans sa neurasthénie.

— Pupuce, pose ce couteau ! Tu vas te piquer le doigt ! Aaaah !
— Voyons, Aurore… balbutie Papa qui ne sait quelle contenance prendre devant les invités qui essaient de retenir un sourire narquois.
Fébrile, il fouille dans sa poche, en sort un petit paquet qu’il pose sur l’assiette de Maman.
— Bon anniversaire, ma chérie !

À la vue du petit coeur en or et diamant, Maman pousse un cri de détresse et se met à pleurer.
Et moi, j’en ai trop marre, faut que je me barre ou tout ça finira mal. Je me lève et je saisis Tatie Blanche-Neige par le coude.
« Tu viens ou pas ? »
Elle hésite et ça dure un temps fou.
« Tant pis », dis-je.

Et je m’élance. Les hautes portes d’or s’ouvrent silencieusement devant moi. Je me retrouve dans le parc resplendissant de fleurs, tellement féerique que j’en ai la chair de poule.
Il ne faut pas que je me retourne pour regarder le château de mon enfance, bleu et rose, flamboyant de toutes ses fenêtres. Plus Disney tu meurs. Plus mensonger aussi.

Je longe l’étang au pas de course.
Un crapaud se dresse face à moi. Immonde.
— Embrasse-moi, la belle, je suis un prince ensorcelé.
J’accélère. Et puis quoi encore ! Les princes blonds aux yeux bleus, inodores, incolores et insipides, j’en ai vu en veux-tu en voilà. Je n’en ai jamais voulu, de ce genre de mecs assez bêtes pour se laisser ensorceler. Peut-être que j’aurais encore préféré le crapaud, tiens, il a raté sa chance, celui-là. Trop bavard.

Bon, en voilà encore un autre, de mec je veux dire. Il se tient devant la grille du parc et, apparemment, n’a pas l’intention de me laisser passer.
Je m’arrête et le détaille : grand, fort et beau, indubitablement. Et muni d’un accessoire pileux qui me fait loucher : une barbe si noire qu’elle tire sur le bleu. Sa voix, grave et bien timbrée, résonne dans mes oreilles comme une musique. D’une main tentatrice, il me tend une clé souillée de sang séché.
— Princesse, voici la clé de mon cœur. Par Jeanne d’Arc, dont je fus un fidèle compagnon…
— C’est qui, cette Jeanne d’Arc ?

Il hésite, veut se reprendre. Trop tard, j’ai compris. Un transfuge indécis. Flottant entre deux mondes, le réel et celui-ci. Je ne mange pas de ce pain-là, c’est trop dangereux. Dans la vie, il faut choisir… pour autant qu’on ait le choix.
Retenant mon souffle, je l’écarte de mon chemin d’un geste brusque, et il s’évanouit comme un rêve. Je n’en espérais pas moins.

Je me colle contre la grille et je regarde au-delà. Et le cœur me manque, parce que je suis à l’extrême-bord d’un abîme. De l’autre côté des barreaux, il n’y a rien.
Et soudain, elles sont là, derrière moi. Tatie Blanche-Neige, essoufflée, Tatie Cendrillon pieds nus.
Et Maman, toute pâle, mais calme à présent.

— J’ai tué les nains, il était temps. Ils me vampirisaient.
— J’ai brûlé mes souliers, mes pantoufles de vair, de verre, de fer, de vers… Tout ce qui me clouait au sol.
— Reviens, Pupuce…

Elles me regardent, les yeux pleins de larmes. J’ai de la peine aussi, mais je sais que je n’appartiens pas à cette histoire. Ce n’est pas leur faute, ni la mienne.
Maman ne dit plus rien, elle m’adresse simplement un sourire déchirant et pousse un battant de la grille. C’est un peu comme si elle me donnait la vie pour la seconde fois.
Finalement, elle est forte, plus que je ne le croyais. Il est vrai qu’il faut l’être pour assumer les innombrables équivoques qui ponctuent son parcours. Relisez Grimm, si vous doutez de mes propos, ou plutôt, si vous ne craignez pas de basculer dans l’horreur, lisez Perrault, vous serez édifié. Chapeau Maman.
Je regarde en bas, vers ce gouffre sans fond, et la rumeur du monde monte jusqu’à moi.
Ce monde est disparate, infiniment beau et laid, bon et cruel. Si réel. C’est le mien.

Dans la vie, il faut choisir. Et j’ai la chance d’avoir le choix. Ce n’est pas donné à tout le monde.
Alors, je respire un bon coup, et je saute.



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